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Clément Marot: le temple de Cupido

Si l'on découpe l'histoire en tranches, Clément Marot est considéré comme un poète médiéval. Cependant ici, dans "le Temple de Cupido", il utilise tous les ingrédients de la Renaissance dans la construction de son jardin et peut être considéré, avec Pétrarque, comme l'un des premiers poètes humanistes.

Les circonstances de son écriture

gravureLe temple de Cupido est une oeuvre de jeunesse, écrite "au roy Françoys Ier", que Clément Marot remaniera à plusieurs reprises.
Après une déception douloureuse, il écritQui lors cogneust mon extresme tourment,
Bien eust le cueur emply d'inimytié,
Si ma douleur ne l'eust meu à pitié:
Car d'aucun bien je ne fuz secouru
De celle là, pour qui j'estoie féru,...
, s'éloigne de Paris et s'engage dans l'armée que le roi Louis XII commençait à former.
Malgré tout il continuera sa quête pseudo-autobiographique en chevalier errant, pour trouver Ferme Amour ; il arrive ainsi en vue du Temple de Cupido qu'il transforme en jardin allégorique.

Le temple de Cupido

A l'entrée du jardin sont les armes de l'AmourPour ses armes Amour cuysant,
Porte de gueulles à deux traictz;
Dont l'un ferré d'or tresluysant
Cause les amoureux attraictz;
L'autre dangereux plus que très,
Porte un fer de plomb mal couché,
Par la poincte tout rebouché,
Et rend l'amour des cueurs estaincte.
De l'un fut Apollon touché;
De l'autre Daphné fut attaincte.
et CupidoDe Cupido le dyadesme
Et de roses un chappelet,
Que Vénus cueillit elle mesme
Dedans son jardin verdelet:
Et sur le printemps nouvelet,
Le transmit à son cher enfant,
Qui de bon cueur le va coiffant.
Puis donna pour ses roses belles,
A sa mere un char triumphant,
Conduict par douze colombelles.
qui, avec son arc, touche en plein coeur, le visiteur.

Ce temple estoit, un clos fleury verger
Passant en tout le val delicieux
Auquel jadis Pâris jeune berger
Pria d'amour Pegasis aux beaulx yeulx;
Car bien sembloit, que du plus hault des cieulx
Jupiter fust venu au mortel estre,
Tant reluysoit en exquise beauté.
Brief on l'eust pris pour paradis terrestre,
S'Eve, et Adam dedans eussent esté.


Ainsi l'amant entre dans le jardin accompagné de Bel AccueilBel Accueil ayant robbe verte
Portier du jardin precieux
Jour et nuict laisse porte ouverte
Aux vrays amantz et gracieux,
et d'un vouloir solacieux
Les retire soubz sa baniere,
En chassant (sans grace planiere,
Ainsi il est de raison)
Tous ceulx qui sont de la maniere
Du faulx et desloyal Jason.
, personnage du Roman de la Rose.

La beauté partant du dehors
De celle maison amoureuse,
D'entrer dedans m'incita lors,
Pour veoir chose plus sumptueuse;
Si vins de pensée joyeuse
Vers Bel Accueil le bien apris,
Qui de sa main dextre m'a pris,
Et par un fort estroict sentier
Me feit entrer au beau pourpris
Dont il estoit premier portier.
Le premier huys de toutes fleurs vermeilles
Estoit construict, et de boutons yssans
Signifiant que joyes nompareilles
Sont à jamais en ce lieu florissans.
Celluy chemin tindrent plusieurs passans,
Car Bel Accueil en gardoit la barriere:
Mais Faulx Dangier, gardoit sur le derriere
Un portail faict d'espines, et de chardons,
Et deschassoit les pelerins arriere,
Quand ilz venoient pour gaigner les pardons.

Après la description de ce locus amænus, le poète nous fait entrer dans un second jardin en lieu de temple construit avec les élèments de la nature:

Le grand autel est une haute roche,
De tel'vertu, que si aucun amant
La veult fuyr, de plus près s'en approche,
Comme l'acier de la pierre d'aymant.
Le ciel, ou poisle, est un cèdre embasmant
Les cueurs humains, duquel la largeur grande,
Cœuvre l'autel. Et là (pour toute offrande)
Corps, cueurs, et biens, à Vénus fault livrer.
Le corps la sert, le cueur grace demande,
Et les biens font grace au cueur delivrer.
Devant l'autel, deux cyprez singuliers
Je vey fleurir soubz odeur embasmee:
Et me dit on, que c'étoient les pilliers
De grand autel de haulte renommée.
Lors mille oyseaulx d'une longue ramee
Vindrent voler sur les haultes courtines,
Prestz de chanter chansonnettes divines.
Si demanday, pourquoi là sont venus,
Mais on me dit: amy, ce sont matines,
Qu'ils viennent dire en l'honneur de Venus.

Ce temple est éclairé par le "brandon de destresseDevant l'ymage Cupido
Brusloit le brandon de destresse,
Dont fut enflammée Dido,
Biblis, et Helaine de Grece;
Jehan de Mehun plein de grand'sagesse,
L'appelle, en terme savoureux,
Brandon de Venus rigoureux,
Qui son ardeur jamais n'attrempe;
Toutesfoys au temple amoureux
Pour lors, il servoit d'une lampe.
", les saints et saintes sont les personnages des romans courtois devant lesquels les pélerins portent des romarins enflammésChandelles flambans, ou estainctes,
Que tous amoureux pelerins
Portent devant telz sainctz et sainctes,
Ce sont bouquets de romarins.
tels des cierges, accompagnés par le chant des oiseauxLes chantres, lynotz, et serins,
Et rossignolz au gay courage,
Qui sur buyssons de verd boscage,
Ou branches, en lieu de pulpitres,
Chantent le joly chant ramage,
Pour versetz, responds, et pupitres.
. Des vitraux historiésLes vitres sont de clair et fin chrystal;
Ou painctes sont les gestes authentiques
De ceulx qui ont jadis de cueur loyal
Bien observé d\'amours les loix antiques.
sont dans les branchages contant les hauts faits d'Amour et accompagnés de reliquesEn apres sont les tressainctes reliques,
Carcans, anneaux aux secretz tabernacles;
Escutz, ducatz, dedans les clos obstacles,
Grans chaines d\'or, dont maint beau corps est ceint;
Qui en amours font trop plus de miracles,
Que Beau Parler, ce tresglorieux sainct.

L'auteur se souvient-il des vers de son père,
Jean Marot?
Au faict d'amours beau parler n'a plus lieu,
Car sans argent, vous parlez en hébrieu,
Et fussiez vous le plus beau fils du monde,
Il faut foncer, ou je veulx qu'on me tonde,
Si vous mettez jamais pied à l'estrieu.
tandis que les voûtes sont des treilles tendues par PriapeLes voustes furent à merveilles
Ouvrees souverainement:
Car Priapus les feit de treilles
De fueilles de vigne et serment,
Là dependent tant seulement
Bourgeons et raisins, à plaisance:
Et pour en planter abondance,
Bien souvent y entre Bacchus,
A qui amour donne puissance,
De mettre guerre entre bas culs.
et les cloches remplacées par maints instruments de musiqueLes cloches sont tambourins, et doulcines
Harpes, et luz, instruments gracieux,
Haultboys, flafeolz, trompettes, et buccines,
Rendans un son si tressolacieux,
Qu'il n\'est souldard, tant soit audacieux,
Qui ne quictast lances, et braquemards,
Et ne saillist hors du temple de Mars,
Pour estre moyne au temple d'amourettes,
Quand il orroit sonner de toutes pars
Le carillon de cloches tant doulcettes.
. On y pratique de douces aumônesLes dames donnent aux malades,
Qui sont recommandez aux prosnes,
Rys, baisers, regards, et œillades:
Car ce sont d\'amours les aumosnes.

prosnes = présents, dons.
aux malades. Une fontaineLe fons du temple estoient une fontaine,
On decouroit un ruisseau argentin;
Là se baignoit mainte dame haultaine
Le corps tout nud, monstrant un dur tetin,
Lors on eust veu marcher sur le patin
Povres amans à la teste enfumée,
L'un apportoit à sa tresbien aymee,
Esponge, peigne, et chascun appareil;
L'autre à sa dame estendoit la ramee,
Pour la garder de l'ardeur du soleil.
occupe le fond du temple.
Et la liturgie se poursuit avec missels et chantsOvidius, maistre Alain Chartier,
Petrarque, aussi le Roman de la Rose,
Sont les messelz, breviaire, et psaultier,
Qu\'en ce sainct temple, on lit, en rithme et prose;
Et les leçons, que chanter on y ose,
Ce sont rondeaux, ballades, virelais,
Mots à plaisir, rithmes, et trioletz:
Lesquelz Venus apprend à retenir,
A grand tas d\'amoureux nouvellets,
Pour mieulx sçavoir dames entretenir.
, pleursAutres manières de chansons,
Leans on chante à voix contrainctes
Ayantcassez et meschans sons,
Car ce sont crys, pleurs, et complainctes.
et odeurs enivrantesMarguerites, lys, et œilletz,
Passeveloux, roses fairantes,
Romarins, boutons vermeilletz
Lavandes odoriferantes;
Toutes autres fleurs apparentes
Jectans odeur tresadoulcie,
Qui jamais un cueur ne soucie,
C'estoit de ce temple l'encens.
Mais il y eust soucie:
Voyla qui me trouble le sens.

Le cimetière est un verd boys,
Et les murs, hayes et buyssons;
Arbres plantez, ce sont les croix;
"De profondis", gayes chansons,
Les amans surpris de frissons
D'amours, et attrapez es laqz,
Devant quelque huys, triste et las,
près la tumbe d'un trepassé,
Chantant souvent le grand helas,
Pour "requiescant in pace.


Les petites chapelles sainctes
Sont chambrettes, et cabinetz,
Ramees, boys, et jardinetz,
Ou l'on se perd, quand la ver dure,
Leur huys sont faictz de buyssonnetz,
Et le pavé tout de verdure.
[...]
Le benoistier fut faict en un grand plain,
D'un lac fort loing d'herbes, plantes et fleurs;
Pour eau béneiste, estoit de larmes plein,
Dont fut nommé le piteux lac de pleurs;

Les autels sont de beaux litsSur les autelz couvers de parementz
Qui sont beaulx lictz à la mode ordinaire;
Là ou se font d'amours les sacrementz
De jour, et nuict sans aucun luminaire.
, les RequiemDe requiem les messes sont aulbades,
Cierges, rameaux, et sièges, la verdure,
Ou les amants font rondeaux, et ballades,
L'un est gay, l'autre mal y endure;
L'une mauldict par angoisse tresdure
Le jour auquel elle se maria;
L'autre se plainct, que jaloux mary a:
Et les sainctz motz, que l'on dit pour les ames,
Comme "Pater" ou "Ave Maria",
C'est le babil, et le caquet des dames.
, des aubades, les processionsProcessions, ce sont morisques
Que font amoureux champions,
Les hayes d'Allemaigne frisques,
Passe piedz, bransles, tourdions

Ces trois derniers termes sont des
danses du début du XVIe siècle.
se font en dansant et on y lit l'Evangile selon OvideLà par grans consolations
Un avec une devisoit,
Ou pour Evangile disoit,
L'art d'aymer faict d'art poétique;
Et l'autre sa dame baisoit
En lieu d'une saincte relique.
.

En tous endroictz je visite, et contemple
Presques estant de merveilles égaré:
Car en mes ans ne pense point veoir temple
Tant clair, tant net, ne tant bien preparé.
De chacun cas fut à peu pres paré,
Mais toutesfoys y eust faulte d'un poinct,
Car sur l'autel, de paix ny voit poinct:
Raison pourquoy? toujours Venus la belle,
A tous humains faict la guerre mortelle.


Joye y est, et dueil remply d'ire:
Pour un repos, des travaulx dix:
Et brief, je ne sçaurois bien dire,
Si c'est l'enfer, ou paradis.
Mais par comparaison, je dis
Que celluy temple est une rose,
D'espines et ronces enclose,
Petits plaisirs, longues clamours.
Or taschons à trouver la chose,
Que je cherche au temple d'Amours.

Mais c'est au coeur du temple que le poète désanchanté trouvera l'amour divin et "Ferme Amour"

La poursuyvir soubz espoir je prins cure,
Jusques au cueur du temple me transporte;
Mon œil s'espart au travers de la porte
Faicte de fleurs, et d'arbrisseaux tous verds;
Mais à grand'peine euz je veu à travers,
Que hors de moy cheurent plainctes, et pleurs,
Comme en yver seiches fueilles, et fleurs.
Tristesse, et dueil de moy furent absens,
Mon cueur garny de liesse je sens.
Car en ce lieu un grand prince je veis,
Et une dame excellente de vis
;
Lesquelz portans escuz de fleurs royalles,
Qu'on nomme lys, et d'hermines ducalles
Vivoient en paix dessoubz cette ramee,
Et au milieu Ferme Amour d'eulx aymee,
D'habitz ornee à si grand advantage,
Qu'oncques Dido la royne de Carthage,
Lors qu'Æneas receut dedans son port,
N'eust tell'richesse, honneur, maintien et port:
Combien que lors Ferme Amour avec elle
De vrays subjectz eust petite sequelle.


Lors Bel Accueil m'a le buysson ouvert
Du cueur du temple estant un pré tout verd:
Si merciaz Cupido par merites,
Et saluay Venus, et ses Charites;
Puis Ferme Amour, apres le mien salut,
Tel me trouva, que de son gré voulut
Me retirer dessoubz ses etendars.
Dont je me tins de tous povres souldars
Le plus heureux: puis luy comptay, comment
Pour son amour continuellemnt
J'ay circuy mainte contree esytrange,
Et que souvent je l'ay pensee estre ange,
Ou résider en la cour celestine,
Dont elle print tressacree origine.
Puis l'adverty, comme en la nef du temple
De Cupido (combien qu'elle soit ample)
N'ay aceu trouver sa tresnoble facture;
Mais qu'à la fin suis venu d'adventure
Dedans le cueur, ou est sa mansion:
Parquoy concludz en mon invention,
Que Ferme Amour est au cueur esprouvee,
Dire le puis, car je l'y ay trouvée.

Ici, il n'est fait part que des divers jardins assemblés dans l'œuvre de façon concentrique pour en arriver au cœur dans lequel est l'objet de la quête. Il est nécessaire de la lire entièrement pour connaître la pensée et l'évolution de l'auteur. Voir "sources" pour l'oeuvre complète.

Les jardins de Pierre de Ronsard

"J'aime fort les jardins qui sentent le sauvage..."

Un aveu qui ne nous étonne point tant Ronsard nous a peint une nature qui pourrait nous servir à imaginer le jardin dans lequel il aurait aimé vivre.
Mais la description du jardin n'intéresse pas le poète et il est vain d'y chercher une ode à sa gloire ou même à ses génies; c'est dans le macrocosme qu'il versifie où il retrouve déesses et dieux de l'Olympe dont il est le familier, et tous leurs cortèges, muses et satyres. Pour Ronsard, le jardin est trop petit, trop minuscule par rapport au cosmos qu'il côtoie. Aussi le jardin que nous imaginerons à travers sa poésie est une grande étendue de natureFay-nous Princesses des montagnes,
Des antres, des eaux et des bois,
Et que les prez et les campagnes
S'animent dessous nostre vois.

---
située dans un vallon, plus proche du parc d'Ermenonville que Jean-Jacques Rousseau fréquentera deux siècles plus tard. On y trouve deux éléments du jardin Renaissance: la fontaine et la grotte.
Aucun doute que l'élément central, même si elle n'occupe pas le milieu du jardin sera une source jaillissant du rocher que le poète imagine peuplée de Muses qui, tel le lieu sacré des Grecs devient par Calliope interposée, celle de son inspiration.

C'est toy qui fais que j'aime les fontaines
Tout esloigné du vulgaire ignorant,
Tirant mes pas par les roches hautaines,
Après les tiens que je vais adorant

Tu es ma liesse,
Tu es ma Deesse
Tu es mes souhais:
Si rien ne compose,
Si rien je dispose,
En moy tu le fais.

Dedans quelle antre, en quel desert sauvage
Me guides-tu, et quel ruisseau sacré
Fils d'un rocher, me sera doux breuvage
Pour mieux chanter la louange à mon gré.

On peut encore citer "O Fontaine BellerieÔ Fontaine Bellerie        
Belle fontaine cherie
De nos Nymphes quand ton eau
Les cache au creux de ta source
Fuyantes le Satyreau,
Qui les pourchasse à la course
Jusqu'au bord de ton ruisseau.
Tu es la nymphe eternelle
De ma terre paternelle:
Pource en ce pré verdelet
Voy ton Poëte qui t'orne
D'un petit chevreau de lait,
A qui l'une et l'autre corne
Sortent du front nouvelet.
L'Esté je dors ou repose
Sus ton herbe, où je compose,
Caché sous tes saules vers,
Je ne say quoy, qui ta gloire
Envoira par l'univers,
Commandant à la Memoire
Que tu vives par mes vers.
L'ardeur de la Canicule
Ton verd rivage ne brule,
Tellement qu'en toutes pars
Ton ombre est espaisse & druë
Aux pasteurs venans des parcs,
Aux boeufs las de la charruë
Et au bestial espars.
Iô, tu seras sans cesse
Des fontaines la princesse,
Moy celebrant le conduit
Du rocher percé, qui darde
Avec un enroué bruit
L'eau de ta source jazarde
Qui trepillante se suit.

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" et "A la fontaine BellerieEscoute moy Fontaine vive,      
En qui j'ay rebeu si souvent
Couché tout plat dessur ta rive
Oisif à la fraischeur du vent:
Quand l'Esté mesnager moissonne
Le sein de Cerès dévestu,
Et l'aire par compas resonne
Gemissant sous le blébatu:
Ainsi tousjours puisses-tu estre
En devote religion:
Au boeuf, & au bouvier champestre
De ta voisine region:
Ainsi toujours la Lune claire
Voye à mi-nuict au fond d'un val
Les Nymphes pres de ton repaire
A mille bonds mener le bal,
Comme je desire Fonteine,
De plus ne songer boire en toy
L'esté, lors que la fiévre ameine
La mort despite contre moy.

---
".
Quant à la grotte, associée généralement à la source, si celle de Meudon est merveilleusement décrite, il faut aller dans "La Franciade"pour y trouver l'antre du dieu du sommeilLe dieu vieillard qui aux songes préside
Morne, habitoit dans une grotte humide.
Devant son huis maint pavot fleurissoit,
Mainte herbe à laict que la Nuit choisissoit
Pour en verser le jus par dessus terre,
Quand de ses bras tout le monde elle enserre
Du haut d'un roc un ruisseau s'escouloit,
Oblivieux, qui, rompu, se rouloit
Par les cailloux, invitant d'un murmure
A sommeiller en la caverne obscure.

---
.
Cette source et cette grotte seront dans une forêt de chênesLes chênes ombrageux, que sans art la Nature
Par les hautes forêts nourrit à l'aventure,
Sont plus doux aux troupeaux et plus frais aux Bergers
Que les arbres entés d'artifice ès vergers;
Des libres oiselets plus doux est le ramage
Que n'est le chant contraint du Rossignol en cage,
Et la source d'une eau sautante d'un rocher
Est plus douce au passant pour la soif étancher,
Quand sans art elle coule en sa rive rustique,
Que n'est une fontaine en marbre magnifique
Par contrainte sortant d'un grand tuyau doré
Au milieu de la cour d'un Palais honoré.

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mais aussi y trouvera-t-on des pins Pin, dont le chef étend son vert feuillage
Sur mon jardin et dessus mon bocage,
Le seul honneur des arbres d'alentour,
Droit, bien touffu, de Cybèle l'amour,
Que je tremblais naguère de grand crainte
Qu'on ne coupât ta plante qui m'est sainte!
Hélas! je meurs quand j'y pense en ces jours
Que Blois fut pris et qu'on menaçait Tours.
Quiconque soit qui eût embesognée
A te couper la première cognée,
Avec le coup eût vu tout à la fois
Jaillir du sang; car au coeur de ton bois
Vit cet Atys que la Mère ridée
Aima jadis sur la montagne Idée;
Et le second qui d'un tranchant bâton
T'eût fait la plaie, il eût d'Erisichthon
Senti la faim; car ta plante amoureuse
Passe le chêne à la cime glandeuse,
Chêne à Cérès, qui avait en tout temps
Le chef orné des bouquets du Printemps,
Où la Dryade était dessous vivante,
Naissant, mourant tout ainsi que la plante.
Quelle chanson dirai-je en ton honneur,
Pin de mon clos la gloire et le bonheur?
Dirai-je pas que ton écorce amère
Enferme Atys, que la Dindyme mère
Aima sur tous, comme elle le mua,
Et de ses lois Prêtre l'institua?
Je le veux bien; conte, tu le mérites:
Catulle honneur des Romaines Charites
Nous le conta comme venant des Grecs;
Et moi, Français, en me jouant après,
Le redirai, afin que telle histoire
Malgré le temps fleurisse par mémoire...
Adieu, Atys! si cette vieille fable
Que je te chante au coeur t'est agréable,
Je ne requiers pour tout loyer sinon
Qu'au vent ton Pin puisse siffler mon nom.
Me chante donc la cime non muette
D'un Pin parlant, non un mauvais Poète;
Car j'aime mieux ses sifflements divers
Que le froid son de quelques méchants vers.
Ainsi, Odin, je passe la journée
Lorsque la fièvre en mon corps acharnée
Ronge mes os, suce mon sang; ainsi
La Muse peut alléger le souci,
Et le malheur ne nous saurait tant poindre
Que la douleur en chantant ne soit moindre.

---
et des "aubépins Bel Aubépin fleurissant,
Verdissant
Le long de ce beau rivage,
Tu es vêtu jusqu'au bas
Des longs bras
D'une lambrunche sauvage.
Deux camps de rouges fourmis
Se sont mis
En garnison sous ta souche;
En ton pied demi-mangé
Allongé
Les avettes ont leur couche.
Le chantre Rossignolet
Nouvelet,
Courtisant sa bien-aimée,
Pour ses amours alléger
Vient loger
Tous les ans en ta ramée.
Sur ta cime il fait son nid
Tout uni
De mousse et de fine soie,
Où ses petits écloront,
Qui seront
De mes mains la douce proie.
Or vis, gentil Aubépin,
Vis sans fin,
Vis sans que jamais tonnerre,
Ou la cognée, ou les vents,
Ou les temps
Te puissent ruer par terre.

---
".
Et de sa fenêtre il pourra jouir du spectacle Comme celui qui voit du haut d'une fenêtre
Alentour de ses yeux un paysage champêtre
D'assiette différent, de forme et de façon;
Ici une rivière, un rocher, un buisson
Se présente à ses yeux, et là s'y représente
Un tertre, une prairie, un taillis, une sente,
Un verger, une vigne, un jardin bien dressé,
Une ronce, une épine, un chardon hérissé,
Et la part que son oeil vagabond se transporte,
Il découvre un pays de différente sorte,
De bon et de mauvais;...

---
qui s'offrira à lui.

Si Ronsard cultiva un tel jardin en poésie mais qui, une fois goûté au miel de la cour, fut-il empoisonné, où il y trouvait honneurs et prébendes, ne put et ne sut jamais choisir entre elle et son Vendômois. Pourtant il chanta la sagesse du jardin en faisant parler une nymphe jardinière: lireCes grands, ces triomphans, ces superbes Romains,
Qui avoient eu du ciel un si riche avantage,
N'avoient que cinq arpens de terre en labourage,
Et si tenoient pourtant l'empire entre leurs mains.
Ces grandeurs, ces honneurs dont les hommes sont plains,
Ne sont pas les vrais biens qui font l'homme plus sage;
Un petit clos de terre, un petit heritage
Les rend plus vertueux, plus gaillards et plus sains.
Ces arbres, qui pour vous leurs robbes renouvellent,
Ces fleurs et ces jardins et ces fruicts vous appellent,
Celebrans jusqu'au ciel vos faits et vos valeurs;
Dignes d'avoir autels, temples et sacrifice,
Et que vostre beau nom escrit entre les fleurs,
Se fasse compagnon d'Ajax et de Narcisse.

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Ce n'est que mourant qu'il marqua enfin son choix en se transportant de Paris à Croixval puis à Saint-Côme où il décéda.
Dès 1565, Ronsard déclarait n'aimer que sa maison et les travaux du jardinage:
... enter, planter, et tirer à la ligne
Le cep tortu de la joyeuse vigne...

photo Et Claude Binet raconte que tant que sa santé le lui permit, il s'adonnait à sa récréation favorite: il prenoit aussi singulier plaisir à jardiner, et sur tous lieux, en sa maison de S. Cosme.
Dans le jardin du poète devaient y pousser de nombreuses herbes dont celles qui composaient "La salade", poème qu'il dédia à son secrétaire, Amadis Jamyn; c'est à dire la boursette, la pâquerette, le raiponce, des groseilliers, la pimprenelle mais aussi des soucis"J'errois en mon jardin, quand au bout d'une allée
Je vis contre l'Hyver boutonner un Soucy.
Ceste herbe & mon Amour fleurissent tout ainsi:
La neige est sur ma teste, & la sienne est gelee."
qu'il chanta dans un autre poème.
Comme nous le dit Amadis Jamyn, il planta un laurier dont les branches viendront ceindre le front du poète. C'est Ronsard qui nous délivre la conclusion de la transplantation:

Je nourrissois à la mode ancienne
Dedans ma Court une Thessalienne,
.......
Je cultivois cete plante à toute heure,
Je l'arrosois, la cerclois & bechois
Matin & soir: Car trompé, je pensois
M'en faire au chef une belle Couronne
.......
Un rien estoit que je l'avais touchée,
Quand de sa place elle fut arrachée
Par un Daimon: une mortelle main
Ne fit le coup: le fait fut trop soudain:
En retournant je vy la plante morte
Qui languissoit contre terre, en la sorte
Que j'ay languy depuis dedans le lict
.......

Ronsard y vit le mauvais présage de sa fièvre quarte qui jamais ne l'abandonna puis un accident de cheval qui, d'une ruade, tua un de ses gens.
Et bien sûr, des roses"Versons ces roses près ce vin,
Près de ce vin versons ces roses!
Et buvons l'un à l'autre, afin
Qu'au coeur nos tristesses encloses
Prennent en buvant quelque fin...
La Rose est l'honneur d'un pourpris,
La Rose est des fleurs la plus belle.
Et dessus toutes a le prix;
C'est pour cela que je l'appelle
La violette de Cypris.
La Rose est le bouquet d'Amour,
La Rose est le jeu des Charites,
La Rose blanchit tout au tour
Au matin de perles petites
Qu'elle emprunte du point du jour.
La Rose est le parfum des Dieux,
La Rose est l'honneur des pucelles,
Qui leur sein beaucoup aiment mieux
Enrichir de Roses nouvelles
Que d'un or, tant soit précieux.
Est-il rien sans elle de beau?
La Rose embellit toutes choses:
Vénus de Roses a la peau,
Et l'Aurore a les doigts de Roses,
Et le front le Soleil nouveau.
Les Nymphes de Rose ont le sein,
Les coudes, les flancs et les hanches;
Hébé de Roses a la main,
Et les Charites, tant soient blanches,
Ont le front de Roses tout plein.
Que le mien en soit couronné.
Ce m'est un Laurier de victoire;
Sus, appelons le deux-fois-né,
Le bon Père, et le faisons boire
De ces Roses environné.
Bacchus, épris de la beauté
Des Roses aux feuilles vermeilles,
Sans elles n'a jamais été,
Quand en chemise sous les treilles
Buvait au plus chaud de l'été."

---
qui est "l'honneur d'un pourpris".
Et Ronsard, à deux pas de la mort, nous légua ses derniers vers qui pourraient être parmi les meilleurs:

Il faut laisser maisons et vergers et Jardins,
Vaisselle et vaisseaux que l'artisan burine,
Et chanter son obsèque en la façon du Cygne,
Qui chante son trespas sur les bords Meandrins.

Et n'oublions pas les quatre suivants:
C'est fait, j'ai dévidé le cours de mes destins,
J'ai vécu, j'ai rendu mon nom assez insigne:
Ma plume vole au Ciel pour être quelque signe,
Loin des appâts mondains qui trompent les plus fins.
Les jardins d'Anet par Olivier de Magny

Le jardin d'Anet par Olivier de Magny

Ici veoid on un grand croissant.
De peu à peu se remplissant,
Et là est en mesme apparance
L'escusson des armes de France
Qui royalement coronné
Est d'un bel ordre environné
Et là se veoid encor la lettre
La lettre première du nom
Du grand Henry dont le renom
Jusqu'au bout du monde pénètre.
Auprez de ce grand escusson,
On veoid en pareille façon
Celluy de ceste Royne grande,
Qui dessus la France commande
,
Oij d'un costé sont my partiz
Les trois fleurons des royaux lis,
De l'autre costé se tesmoigne.
Comme de Florence elle vient,
Comme Lauragois elle tient,
Et qu'elle est du sang de Boulongue.
Eden de Guillaume du Bartas

L'Eden de Guillaume du Bartas

L'œuvre

gravureEcrite à la suite de la "Sepmaine", "la seconde semaine"- L'enfance du monde- parue en 1584, reproduit tout comme la première partie de l'œuvre en vers sous forme d'épopée, la création de l'Eden jusqu'au "jour de Noé"; Guillaume du Bartas n'a pu, par sa mort, terminer son projet qui englobait toute l'histoire humaine jusqu'au Jugement dernier, de l'Eden au paradis céleste.
L'auteur rassemble dans celle-ci tout le savoir encyclopédique de la Renaissance et se fait défenseur du géocentrisme de la terre. Il en arrive à décrire le Paradis terrestre selon son idéal poétique mais aussi en "jardiniste" baroque et raffiné.

L'éden

L'Eden de Guillaume du Bartas
gravuregravure
Au centre un boramet; parmi des
plantes pouvant être identifiées: fritillaire,
lys martagon, ananas, tulipes, couronne
impériale, vigne, palmier, fougères, cactus.
gravure
GRAND DIEU, qui de ce Tout m'as fait voir la naissance,
Descouvre mon berceau: monstre moy son enfance.
Pourmène mon esprit par les fleuris destours
Des vergers doux-fleurans, ou serpentoit le cours
De quatre vives eaux; conte moy quelle offense
Bannit des deux Edens Adam, et sa semence.
[...]
Ains pour séjour heureux il luy choisit encore
Un tempéré climat, que la mignarde Flore
Pave du bel esmail des printanières fleurs,
Pomone orne de fruicts, Zéphire emplit d'odeurs:
Où Dieu tend le cordeau, aligne les allées,
Couvre d'arbres les monts, de moisson les vallées:
Du bruit de cent ruisseaux semond le doux sommeil;
Fait de beaux cabinets à preuve du soleil:
Esquarrit un jardin: plante, emmunde, cultive
D'un verger plantureux la beauté tousjours vives:
Depart par cy par là le cours des flots sacrez,
Et de mille couleurs camelote les prez.
[...]
Que des rochers cambrez le doux miel distilloit,
Que le laict nourrissier par les champs ruiselloit,
Que les Rues avoient mêsme odeur que les Roses,
Que tout terroir portoit en tout temps toute chose,
Et tous mesmes rameaux cent et cent fruicts divers
Tousjours se brandilloient, ni trop meurs, ni trop verds:
Que le plus aigre fruict et l'herbe plus amère
Egaloit en douceur les sucres de Madère,
Et nourrissoit les corps mieux qu'aujourd'huy les veaux,
Les chapons, les perdrix, les moutons, les chevreaux,
Sans conter tant d'apas, que nostre friandise
En cent mille façons, chatouilleuse, desguise
Et qui, non pour s'esteindre, ains pour plus s'allumer
Les prend en autre ciel, et soubs l'ondeuse mer.
Si je dis qu'au matin, des champs la face verte
Estoit non de rosée, ains de manne couverte:
Qu'un ru traîne-gueret, de son cours violant,
Des fleuves ne souilloit le crystal doux-coulant:
Fleuves qui surmontoient en bon goust le bruvage,


Ne s'esfeuillent jamais; ainsi leurs branches nouvelles
Par nature voutoient mille fresches tonnelles,
Qui du Crétois Cerathe honore le rivage:
Que les sombres forests, des Myrthes amoureux,
Des prophètes Lauriers, des Palmiers généreux,
Où cent sortes d'oiseaux jour et nuict s'esbatoient,
S'entrefaisoient l'amour, sauteloient, voletoient,
Et marians leurs tons aux doux accents des Anges,
Chantoient et l'heur d'Adam, et de Dieu les louanges.
Car pour lors les Corbeaux, Oriots et Hiboux
Avoient des Rossignols le chant doctement doux:
Et les doux Rossignols avoient la voix divine
D'Orphée, d'Amphion, d'Arion, et de Line.
[...]
Si je dy que Phebus n'y faisait arriver
L'Esté par son retour, par sa fuite l'Hiver,
Ains l'amoureux Printems tenoit tousjours fleuries
Des doux-fleurans vallons les riantes prairies;
[...]
Que la gresle jamais n'atterroit les moissons:
Que la neige plumeuse, et les luisans glaçons
N'envieillisoient les champs: qu'un éclattant orage
N'escarteloit les monts; qu'un pluvieux ravage
N'amaigrissoit la terre: ains les champs produisoient
Les fécondes vapeurs,...
[...]
... Humble, contente toy
De sçavoir que ce parc, dont Dieu fit l'homme Roy,
Estoit un beau terroir, où se rouloient fecondes
De Gion, de Phison, et du Tigre les ondes,
Et le beau fleuve encor qui leche doucement
De la Bru du grand Bel le fameux bastiment.
Que si pour fureter tous les anglets du monde,
Tu ne trouves quartier, dont la beauté reponde
Aux beautez de ce lieu, ny païs où le cours
Des fleuves susnommez dure jusqu'en nos jours;
N'enferme dans ce clos la grandeur de la terre,
Que d'un lien coulant l'ondeux Neptune enserre.
C'estoit un certain parc, ore en vain recherché,
Où par grace conduit, d'où banny par peché
Jadis l'homme se vit: où le darde-tonnerre
Mit l'Ange pour huissier, pour huis le cimeterre.

Puis le poète, conforme à la tradition et malgré sa religion réformée, assure la réalité de l'Eden:

N'estime point encor que Moyse t'ait peint
Un Paradis mystique, allégorique, et feint:
C'est un jardin terrestre, heureux séjour des Graces,
Et corne d'abondance; à fin que tu ne faces
D'un Adam idéal fantasque l'aliment,
La faute imaginaire, et feint le chastiment.
Car on nomme à bon droit le sens allégorique,
Recours de l'ignorant, bouclier du fanatique,
Mesme quand es discours, où l'histoire on descrit,
On fait perdre le corps pour trop chercher l'esprit.

Adam en l'Eden

Ayant donq et la terre et le ciel pour amis,
Adam jouyt des biens par l'Eternel promis:
Et sans se fourvoyer par la route des vices,
Nage sur les doux flots d'une mer de délices.
De Roses de tout teint, et de toute façon:
Roses que chaque jour, comme on eust dit, les Anges,
Rangeoient en laz d'amours, triangles, et lozanges.
Il suyt un chemin bordé de tous costez
De Planes ombrageux, dont les bras sont voutez,
Et qui contre le chaud et les futures Bizes
Portent des grands forest pour cornices, et frizes:
Ore un sentier muré d'aigre-doux Citroniers,
D'Orangiers aigre-doux, d'aigre-doux Limoniers,
Dont les rameaux fueillus si bien s'entretortillent,
Qu'ils semblent un mur peint, où de vrays fruicts pendillent:
Ore un verger fertil, dont les troncs non-entez
Sont en rond, à la ligne, en eschiquier plantez,
Et les fruicts vont suivant les désirs de leur maistre.
Car l'un n'est si tost pris, que l'autre est prest à l'estre;
Les treuve en goust divers, semblables en bonté.
Ore d'un pied gaillard, heureux, il se promène
Au long d'un clair ruisseau, dont la brillante arene
Est de fin or d'Ophir, les caillous de Rubis,
L'onde de pur Argent, le rivage de Lis;
Et qui de plis glissans de sa source sacrée,
Gazouillard, labyrinthe une flairante prée.
Des Ponts bastis sans art sont des Rocs mouchetez,
Que le flot mine-rive a de son choc voutez,
Ou des Palmes encor. Car les chaudes femelles,
Pour assouvir l'amour qui boult dans leurs mouëlles,
Et joindre leurs mariz sur l'autre bord croissans,
Courbent leur tige espais, et font planche aux passans.
D'un parterre, où Nature a, prodigue, estallees
Ses plus riches beautez: et dont chaque parquet
Bien comparty, ressemble un bigarré bouquet.
Or loin de tout bruit, pensif, il se retire
Dans un antre couvert d'un naturel Porphyre,
Que l'esgout d'un rocher par un froid air glacé,
De grotesques jadis semble avoir lambrissé;
Et se couchant, oisif, une brasse par terre
Sur un Jaspe frangé d'un verdissant lierre,
De veines pourfilé, et feutré en toufeaux
De mousse au poil frizé, s'endort au bord des eaux,
Qui captives tombant par des canaux obliques,
Bou-bouillonnantes font de plus doulces musiques,
Que dans le Tivoli du Prelat Ferrarois
Ne rendent à ce coup les hydrauliques vois:
Ou les subtils engins inventez par Ctesibe
En la terre, où l'on fait un Jupiter d'un Ibe
Or confus il se perd dans les tournoyements,
Embrouillees erreurs, courbez desvoyements,
Conduits virevoustez, et sentes desloyales

D'un Dedale infiny, qui comprend cent Dedales,
Clos non de Romarins dextrement ciselez
En hommes mi-chevaux, en courserots ailez,
En escaillez oiseaux, en Balenes cornues,
Et mille autres façons de bestes incognues;
Ains de vrais animaux en la terre plantez,
Humant l'air des poulmons, et d'herbe alimentez:
Tels que les Bonarets, qui chez les Scythes naissent
D'une graine menue, et de plantes se paissent:
Bien que du corps, des yeux, de la bouche, et du nez
Ils semblent des Moutons, qui sont naguère nés;
Et le seroient de vray, si dans l' alme poictrine
De Rhee ils n'enfoncoient une vive racine
Qui tient à leur nombril, et meurt le mesme jour
Qu'ils ont brouté le foin qui croissoit à l'entour.
[...]
Ore il passe à travers une forest espaisse,
Qui fait largue à ses pas; et, tremoussante, abaisse
De son chef perruqué l'eternelle verdeur,
Pour, humble, saluër de son Roy la grandeur:
Où mille arbres rameux le ciel astre baloyent
De leurs touffus sommets, qui sous Favon, ondoyent:
Envieux toutefois de l'honneur du Cerbas
LE FROMAGER
Portrait du Ceibas, ou Cerbas

Claude Duret
Histoire admirable des plantes
et herbes esmerveillables
& miraculeuses en nature...
.
,
Qui, massif, a de tour deux fois vingt et cinq pas.
De trois pieds seulement là sur l'herbe s'esleve
Le cep ridé
LE BAUMIER ou BALSAMIER D'EGYPTE
Portait de la plante de baume

Claude Duret
Histoire admirable des plantes
et herbes esmerveillables
& miraculeuses en nature...
.
, qui craint la poincture du glaive,
Et dont l'Egyptien vend si cher aux drogueurs
Le bois, le cuir, le grain, et plus encor les pleurs.
Là le Chesne marin vit dans une coquille:
Là sans culture croist la rouge Cochenille:
Et là verdit encore le petit Alchermez
LE CHENE KERMES
Portrait du Chermez, Alchemez, ou Kermez
ou Alkemez


Claude Duret
Histoire admirable des plantes
et herbes esmerveillables
& miraculeuses en nature...
.

Qui d'aigus picquerons a ses rameaux armez:
Arbres desja fertils en la riche vermine,
Qui, pressee, vomit une humeur cramoisine,
Ou maint agneau se teint, si bien que revenu
Vers sa mère, il ne peut estre d'elle cognu.
Là se pousse le MeltMAGUEIS ou AGAVE
Portrait du Melt du Mexique


Claude Duret
Histoire admirable des plantes
et herbes esmerveillables
& miraculeuses en nature...
.
, qui sert ore en Mexique,
D'aiguille, de filet, d'armes, de bois, de brique,
D'antidote, de miel, de lissé parchemin,
De sucre, de parfum, de conserve, et de vin.
Son bois nourrit le feu: et ses plus durs feuillages
Par une artiste main reçoivent mille usages.
[...]
Là dans un sombre coin frissonne, recelé,
L'arbre en Pudefetan Vergongneux appellé,
Qui semble avoir des yeux, un sens, une ame attainte
De despit, de douleur, de vergongne, et de crainte.
Car soudain que vers luy l'homme adresse ses pas,
Fuyant les doigts hays, il retire ses bras.
Et cil qui va portant sur ses branches tremblantes
Et les peuples nageurs, et les troupes volantes:
J'enten l'arbreHistoire admirable
est metamorphose d'une vertu feconde,
sur terre en vrays oyseaux, en vrays poissons sur l'onde.

aujourdhuy en Juturne vivant,
Dont le fueillage espars par des soupirs du vent
Est metamorphosé d'une vertu feconde
Sur terre en vrais oiseaux, en vrais poissons sur l'onde.

Le jardin d'Isaac Habert

La poésie d'Isaac Habert bien qu'inspirée de Pétrarque et Ronsard, est présentée comme baroque. Ce poète, connu principalement pour son oeuvre "Les Météores" nous a laissé une ode au jardin qui, comme son éloge de la vie rustique n'est pas un chef-d'œuvre mais est d'une grande sincérité.
Alors qu'il s'est endormi près d'une fontaine, le poète nous conte un rêve dans lequel il est conduit par Priape dans un jardin qu'il nous décrit:

OOO
Il partit de ce lieu, toujours me conduisant
Jusques à un jardin beau, grand, & agréable,
En fleurs, arbres & fruicts fertile & variable,
En palissades riche, & en compartiments
En berceaus où la vigne en maints enlassements
Tortueuse rampoit, & dessus leur vouture
Son verd pampre estaloit servant de couverture.
     Par de petits rayons les bruyants ruisselets
Sautans à petits bonds couloient argentelets,
Pour tenir le pied frais des plantes fructueuses
Qui s'eslevent au long de leurs rives herbeuses.
     L'Aurore sortoit hors de ses rideaus pourprez
Quand je vi ce jardin, ses quarreaus diaprez,
Tous ses arbres fruictiers, ses treilles, ses allees
Avoient le dos baigné des goutes emperlees
De la fraische rosee, il me sembloit alors
Que Priape me dit: Regarde ces tresors
Que la mere nature en ce jardin enfante,
C'est moy qui en ay soing, je les cultive & plante,
Arrose, couppe, garde en temps & en saison,
Aussi comme tu vois ils viennent à foison.
C'est moy qui ay dressé cet aplani parterre
Aussi large que long, ceste onde qui l'enserre,
Et fraischement l'embrasse en ces canaus profonds,
Claire comme crystal, vient du hault de ces monts,
Et roule sans arrest d'une pronte carriere,
Lechant en s'enfuyant la rive sablonniere.
Voiez ces riches bords herissez de coudriers,
De saulx tous revestus, d'aulnes & de peupliers,
De planes ombrageus à la perruque verte,
Voy ceste herbe & ces fleurs dont la rive est couverte.
     A trois pieds loing de l'eau j'ay vouté ces berceaus
Haults, grands, comme tu vois, où les tortus rameaus
De la vigne muscate à petits nœuds glissante
S'entrelassent de pres sur leur voute pendante
En maints tours & retours, là les nouvelles fleurs
De la vigne tendrete espandent leurs odeurs,
L'air est parfumé, & les eaus, & la plaine,
Où Zephire mignard y donne son haleine:
Car dessoubs ces berceaus il vole à tout moment,
Respirant ces odeurs, puis va legerement
En secouant par l'air le crespe de ses ailes
Les porter ça & là sur les campagnes belles
Et les bois d'alentour, & pour en faire autant
Il revient en ce lieu ses ailerons battant.
     Ce jardin est parti en sis grandes allees
En longueur & largeur justement egalees,
Qui font douze quarrez, bordez de tous costez,
D'herbages, & de fleurs, & d'arbres droit-plantez.
     Voy ces compartiments, voy ces riches bordures,
Voy ces ronds, ces quarrez de diverses parures,
Icy le pouliot, le thin, le serpolet,
Le baselic, la sauge en ce rond verdelet
Eslevent leur richesse, icy dans ceste ovale
La douce marjolaine au ciel ses brins estale.
     Dans ce triangle icy la lavande fleurist,
Le romarin, le bausme, icy rien ne fletrist,
Dedans ces lacs d'amour la buglose, la mante,
Le tymbre, l'origan, la bourache piquante,
En replis compassez s'assemblent proprement.
     Dedans ces longs quarreaus qui servent d'ornement
A ce jardin fleuri, se voit la chicorée,
Dans ces autres icy l'oseille, la poiree,
En ceus cy l'artichaud, la passepierre aussi,
Le stragon, le pourpier, les civots, le souci.
Croissent de jour en jour, icy la pimprenelle,
La roquette, le coq, le persil, & la berle,
Le cerfeuil, le panis, la courge, & les melons,
L'asperge, le concombre, & les sucrez pompons
Viennent en abondance, il seroit difficile
De les pouvoir nommer, ils croissent mile à mile.
Mais regarde l'email de ces naïves fleurs,
Regarde du matin les rousoyantes pleurs
Qui baignent leurs beaus chefs d'une humeur crystaline,
Voy le lis argenté, voy la rose pourprine,
Les fleuretes de Mars, les beaus passevelours
Les œillets grivelez, qui croissent pres des cours
De ce verre fuyant, qui doucement tremblote,
Et sur ce menu sable à petits sauts balote,
Peignant de sa claire eau l'email de ces fleurons
Qui naissent odorants par tous ces environs.
     Eleve un peu tes yeus, regarde ces branchages
Chargez & hault & bas de doucereus fruictages,
Icy meurit la prune, icy le bigarreau,
Et la douce griote à la sanguine peau.
Icy mollit la pomme, & rougit la cerise
Aigre & douce au manger, la guigne & la merise,
La poire pend icy jaune comme fin or,
L'abricot, & la pesche, & le pavis encor
Delicieus au goust, & la cognace franche
En son coton nouveau jaunit dessus la branche.
     Contemple un peu ce rang de verdissans lauriers,
Le loyer des sçavants, & le pris des guerriers,
Voy ceste allee icy à la ligne dressee
D'orangers dous-flairans uniment rehaussee.
Regarde ceste-cy faite de myrtes verds
Consacrez à Venus qu'honore l'Univers.
Regarde ces trois cy avec leurs palissades,
L'une de grenadiers & de roses muscades,
Les deus autres d'apres de genet, de josmin,
De sanguin, de troesnes, & de tendre fusin.
     Tourne les yeus deçà, & attentif regarde
Ces cabinets feuillus où le Soleil ne darde
En nul temps ses rayons, vien les voir par dedans,
Voy ceste obscure voute & ces rameaux pendants
Qui la couvrent par tout, voy ceste molles herbete
Dessus ces sieges croistre avec mainte fleurete.
     Regarde je te prie au milieu justement
De ce riche jardin, voy de l'entendement
Un œuvre merveilleus, cet obscur labyrinthe,
Ses tours, & ses destours: tu ne fais pas la feinte
Alors qu'on est dedans pour apres en sortir,
Il n'y a qu'un secret aisé pour en sortir.

Suivent ensuite des vers consacrés aux oiseaux qui peuplent le jardin: pinson, linotte, roitelet, rossignol, alouette, tarin, chardonneret, colombe, paon, puis aux abeilles.

Ce beau jardin fleuri, plaisant, & gracieus
Est le fils odorant de Nature & des Cieus,
L'alme Nature y fait tout croistre en abondance,
Et le Ciel respand son heureuse influence:
Il ne soufre jamais des injures du temps,
Les Dieus le font fleurir d'un eternel Printemps,
Les Nymphes d'alentour le gardent à toute heure,
Puis je fais en tout temps en ce lieu ma demeure.
     Ce Dieu n'eut pas si tost achevé son discours,
Qu'il s'enfuit loing de moy par des cachez destours,
Et le voyant courir j'abandonné ma place:
Comme je m'efforçois de le suivre à la trace,
Lors je me resveillé, je fus bien estonné
De me voir sur le bord de fleurons couronné
Et de gazons moussus, je quittay la fontaine,
Esclairé du Croissant, qui luisoit sur la plaine
Au deffault du Soleil, attendant son retour,
Je m'en allé trouver l'ordinaire sejour.

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Le jardin de Pierre de Marboeuf

Avec ce poète nous entrons lentement dans l'ère baroque. Finies les arabesques, la profusion dans le langage poétique mais plutôt la rigueur qui donne au poéte le contrôle verbal de ses sentiments et de ses expressions tout comme dans le jardin à la française fera du jardinier le véritable maître du jardin qui dominera la nature sans ombre d'exubérance par des tracés géométriques.

Ma réverie entretenant ma solitude dans le jardin de Valiane, les soucis qui estoient dans les parterres me donnerent la pensée de ces vers.
O jardin doux tresor de mes belles pensées,
Depositaie saint de mes plus beaux soucis,
Par l'objet de tes fleurs mes sens sont adoucis,
Et je perds les aigreurs des tristesses passées.

D'un chagrin des plus noirs mes humeurs offensées,
Ne pouvant retrouver leus sentimens rassis,
Que Saturne avoit lors tellement obscurcis,
Qu'elles ne virent pas qui les avait blessées.
Aujourd'huy, beau jardin, dans tes doux entretiens
Si je perds mes soucis, lors que je vois les tiens,
La raison que j'en sçay m'en oste les merveilles:


Estant avecque toy, seroy-je sans douceurs?
Autant que j'ay d'amours, autant ay-je d'abeilles,
Elles trouvent le miel où je trouve les fleurs.
Pierre de Marboeuf
Les Amours

Le jardin de Tristan l'Hermitte

Avec Tristan L'Hermitte nous voici dans la poésie baroque, porte d'entrée de la poésie classique. Dans l'un de ses poèmes héroïques "La maison d'Astrée", il nous fera une courte description du jardin habité de statues, et du parc; ils n'occuperont que quatre strophes sur les vingt qu'il comporte consacrés aux bâtiments avec ses sculptures, décorations, etc...

Sans bandeau, sans trais & sans arc,
Ces jeunes Deïtez se montrent diligentes,
Pour embellir les jardins & le Parc,
Soit à semer des Fleurs, soit à faire des Entes.
Celuy-cy d'un subtil pinceau
Trace sur ce plaisant ruisseau
Une excellente perpective;
L'autre guidant le coultre en petits guerets,
Que soigneusement il cultive
Pique deux Fans de Biche avec un de ses trais.
OOO
Tandis que l'un donnant des loix
A la course des eaux rends leurs flots plus superbes;
L'autre en mettant de l'ombre dans ce Bois,
Epand de la fraîcheur dessus l'émail des herbes.
Si ceux-cy bordent le chemin
De palissades de Jasmin
Aussi blanc que leur beau visage;
Avec autant de soin ces autres Jardiniers
Plantent aussi pour leur usage,
Une grande forest de petits Citronniers.
La haut un petit ménager
Afin que les humains tirent fruit de ses peines,
Dans les quarrez d'un jardin potager,
Seme soigneusement toutes sortes de graines.
Il y met des preservatifs,
Pour les venins les plus actifs,
Dont la santé soit menacée:
Mais le traistre qu'il est, ne fournit point ces lieux,
De Moly, ny de Panacée,
Pour guerir du poison que versent deux beaux yeux.
OOO
Dans ce parc qu'on a si bien clos
On ne void point d'Objets qui n'inspirent la joye,
Depuis ces fleurs, jusqu'à ces petits flos
Où le desir s'enyvre, & le soucy se noye.
Tous ces arbres sont bien plantez,
Le fruit y rit de tous costez,
Ces terres sont bien égalées;
L'oeil de la perspective est assez satisfait,
Et la moindre de ces alées,
Est plus digne des Dieux que le chemin de Lait.
gravure
Les Amours de Tristan

Perspectives, accent mis sur les statues de dieux antiques en lieu et place du charme des parterres, nous sommmes bien à l'ère baroque où l'on ne rimera plus les jardins et la nature.

Les poètes de la vie rustique

gravureLa deuxième partie du XVIe siècle est marquée par le retour éphémère de la poésie rustique qui ne dépassera pas les débuts du siècle suivant.
Chez les poétes-courtisans, les causes sont à rechercher dans leurs conditions dans lesquelles ils doivent évoluer pour se faire connaître: la non reconnaissance de leur travail qui leur apporte déception et aigreur, leur avilissement qui les fait quémander honneurs et argent, objets de leur démarche et contraints de passer par cet état pour obtenir privilèges et revenus leur fait regretter une vie plus saine, plus proche de leurs aspirations profondes. Ce mouvement de rejet fut sans doute favorisé par les troubles religieux et diverses parutions dont Le mespris de la court, avec la commendation de la vie rustique, de Fray Antonio de Guevara traduit par Antoine d'Alaigre qui eut un très grand succès dans toute l'Europe, et par l'intérêt que portaient certains d'entre eux à la philosophie stoïcienne, les pensées de Marc-Aurèle ayant été traduites et éditées à cette époque. Cette dernière verra aussi la mutation qui voit le déclin de l'ère féodale et l'avènement d'une aristocratie bourgeoise en lieu et place de la noblesse médiévale, la dissolution du pouvoir royal et la corruption, l'ambiance délétère et les extravagances de la cour des derniers Valois.
Parmi une lignée de poétes sont Ronsard qui écrira La vie loin de la cour, son disciple Amadis Jamyn, Claude Gauchet, auteur des Plaisirs de champs divisés en quatre livres selon les quatre saisons que Claude-Pierre Goujet, dans son "Histoire de la littérature françoise", jugeait de fort mauvais goût, y voyait un grand nombre de "quolibets" qu'il falloit laisser à la populace, des descriptions prolixes jusqu'à la fadeur, & de temps à autre une morale qui déshonore l'Ecrivain et ses qualités de prêtres, de Prieur & d'Aumônier. et Emmanuel Louis Nicolas Viollet-le-Duc qui, dans son "Catalogue des livres composant la Bibliothèque poétique de M. Viollet-le-Duc" le qualifie pas plus mauvais que d'autres de même espèce... que le style de Gauchet est abondant jusquà la prolixité, mais qu'il n'est pas entièrement privé d'élégance et de la couleur qui font le principal mérite de ces sortes d'ouvrages.
gravure Parmi les poèmes, on peut nommer les "Propos rustiques" de Noël du Fail d'inspiration rabelaisienne, "divers jeux rustiques" de du Bellay, "les Plaisirs du Gentilhomme champestre" de Nicolas Rapin dont Benjamin Fillon dira: Ses poésies françaises allient souvent la grâce à l'énergie et ont un véritable cachet d'originalité, quoique remplies de réminiscences des auteurs classiques. Le petit poème que nous reproduisons montre surtout que, sous le rapport du style et de l'intelligence du génie de la langue, il était bien supérieur à la plupart des poètes de son temps. Mis à part cette oeuvre, sa poésie est aujourd'hui tombée dans l'oubli et son succès ne dépassera pas la vie de son auteur.
On peut également nommer "SoupirsSonnet écrit alors que le poète trouvait triste sa condition de courtisan,
obligé trop souvent de feindre pour plaire et tourmenté par la
recherche des honneurs. L'entourage de d'Avanson, son protecteur,
était une cour en petit; on y méprisait ou on y négligeait les poètes.
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Bien heureux est celuy, qui loing de la cité,
Vit librement aux champs dans son propre héritage.
Et qui conduyt en paix le train de son mesnage,
Sans rechercher plus loing autre félicité.

Il ne sçait que veult dire avoir nécessité,
Et n'a point d'autre soing que de son labourage.
Et si sa maison n'est pleine de grand ouvrage,
Aussi n'est-il grevé de grand' adversité.

Ores il ante un arbre, et ores il marye
Les vignes aux ormeaux, et ore en la prairie
Il desbonde un ruisseau pour l'herbe en arouzer;

Puis au soir il retourne, et souppe à la chandelle
Avecques ses enfants et sa femme fidelle
Puis se chausse ou devise et s'en va reposer.

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Après avoir acquis les honneurs, il oublira le désir d'une vie rustique!
" d'Olivier de Magny dont l'abbé Goujet ci-dessus cité, dans sa Bibliothèque françoise, parle avec sévérité car il ne voit guère en lui qu'un écrivain licencieux qui a trop chanté l'amour, et Maurice Scève qui écrivit Saulsaye: Eglogue de la vie solitaire et qui, en harmonie avec ses écrits, fut un poète reconnu mais resta éloigné de toute vie courtisane.
gravure Premier biographe de Pierre de Ronsard, Claude Binet publia en 1584, "Les plaisirs de la vie rustique et solitaire".
Hors Ronsard et du Bellay, parmi les plus admirés, fut Philippe Desportes, auteur de "Ode sur le plaisir de la vie rustique" et Guy du Faur, seigneur de Pibrac, auteur des "Plaisirs de la vie rustique" à qui Nicolas Rapin avait adressé son œuvre
Docte Pybraq, honorable sonneur de la rustique chanson,
Quand il te plaist les Sœurs du double mont visiter:
Osé-je bien temeraire joueur, de ta fluste le doux son,
Et tes doctes accords rustiquement imiter?
Pardonne-moy : quelque part que tu sois la Poulongne repaissant
D’un doux miel que tu fais hors de ta levre couler :
Bien que ne suis qu’un geay gazouilleur, de ton aisle me poussant,
En ta faveur je m’attends sur le nuage voler.

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"les Plaisirs du Gentilhomme champestre" et qui fut célébré par Claude Binet
Guide, PYBRAC, des Rois & des Princes qui ont
Le cœur ceint de vertus & de lauriers le front,
Encor qu’un grave soin vous éloigne de France
Pour borner par conseil la Flamande inconstance,
D’un œil benin pourtant, d’un non grave sourcy
Vous recevrez, je croy, ce que je chante icy:
Epris de la beauté de vos chants que j’imite,
Heureux si apres vous quelque los je merite.

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et le père Rapin au XVIIe siècle.
Guillaume du Bartas, dans "La sepmaine", au troisième jour de la création, lorsque la terre et les eaux furent séparées, fait une hymne à la terre qui se termine par un éloge de la vie rustique: lire
Quant à Jean de la Taille, las de languir dans les antichambres du Louvre, il rompit avec la cour, se retira dans son manoir de Bondaroy et composa "Le courtisan retiré" dans lequel il déclare:

"O demi-dieu qui vit en son champ retiré,
Ou l'on dit librement tout ce qui vient à gré.
...
Un peuple est plus qu'un roi, un content qu'un chétif,
Ainsi un libre aux champs, qu'un courtisan captif.
"

... pour échapper au courtisan qui, jusqu'à la fin, suit son maître et que Marboeuf décrit dans une prosopopée au courtisan.

Au XVIIe siècle, ce type de poésie se prolongea dans les oeuvres d'Isaac Habert qui fit une "Louange de la vie rustique" dans un style pré-baroque, dépouillé des figures mythologiques que Ronsard nous avait abreuvé, puis Pierre de Marboeuf la réduira en lui donnant seul contentement d'un amour rustique.

gravureOn remarquera qu'aucun de ces poètes qui chantèrent la vie rustique et son bonheur ne franchirent le pas pour s'engager dans cette voie.
Le plus apte aurait été probablement Pierre Ronsard si son ambition ne l'avait porté à acquérir gloire et bénéfices nécessaires non pas à une vie courtisane où le paraître dominait, mais uniquement suffisants à une vie simple. Ce n'est que quelques années avant sa mort qu'il tenta de mettre sa vie en conformité avec lui-même.
Comme Rapin, il termina sa vie dans l'amertume, considérant qu'il avait été mal rétribué des services rendus; de Magny oublia le bonheur de la vie rustique lorsqu'il obtint le succès qu'il espérait, Amadis Jamyn revint chez lui et tenta de passer à la postérité en créant une école, Desportes finit ses jours dans son abbaye de Bonport, sa poésie éclipsée par celle de Malherbe et Jean de la Taille revint chez lui en petit seigneur de province, après avoir rien obtenu!

Sources

- Tatham AMBERSLEY DALEY- Jean de la Taillephoto - Etude historique et littéraire - Slatkine Reprints
- Danièle DUPORT- Le jardin et la naturephoto - Ordre et variété dans la littérature de la Renaissance et Ronsard et la poétique du paysagephoto - Les jardins qui sentent le sauvage - Droz
- Guillaume du BARTAS- La sepmainephoto - Yvonne Bellenger, La seconde semainephoto - STFM, Les suittes de la seconde semainephoto - Yvonne Bellenger
- Collectif- Le jardin, notre doublephoto - Sagesse et déraison - Autrement
- Collectif- Ronsard en son IVe centenairephoto - Ronsard hier et aujourd'hui - Librairie Droz
- Guy du FAUR de PIBRAC- Les Quatrains - Les plaisirs de la vie rustiquephoto et autres poésies - Droz
- Theodosia GRAUR- Amadis Jamynphoto - sa vie, son œuvre, son temps - Librairie ancienne Honoré Champion
- Paul LAUMONIER- Ronsard et sa provincephoto Anthologie régionale - P.U.F.
- Raymond LEBEGUE- La tragédie religieuse en Francephoto - Les débuts (1514 - 1573)
- Marcel RAYMOND- L'influence de Ronsardphoto sur la poésie française - Droz
- Michel SIMONIN- Pierre de Ronsardphoto - Fayard
Sur le Web: ouvrages numérisés
- Joachim du BELLAY- Divers jeux rustiques
- Claude BINET- Les plaisirs de la vie rustique et solitaire et Discours de la vie de Pierre de Ronsard
- Prosper BLANCHEMAIN- Etude de la vie de P. de Ronsard
- Paul BONNEFON- Pierre de Paschal- Historiographe du roi- Etude biographique et littéraire.
- Pierre CHAMPION- Pierre de Ronsard et Amadis Jamyn- leurs autographes et Ronsard et son temps
- F. CHARBONNIER- Pamphlets protestants contre Ronsard
- Collectif- La trompette et la lyre- Bibliothèque Nationale
- Claude DURET- Histoire admirable des plantes et herbes esmerveillables et miraculeuses
- Noël du FAIL- Propos rustiques
- Louis FROGER- Ronsard ecclesiastique
- Paul GAUDIN- Les chefs-d'œuvre de Desportes
- Simon GOULARD- Commentaires et annotations sur la Sepmaine de la création du monde de G. de Saluste Seigneur du Bartas
- Jacques GREVIN- Le Temple de Ronsard ou la legende de sa vie est briefvement descrite
- Antonio de GUEVARA- Le mespris de la Court
- Isaac HABERT- Les trois livres des météores avec autres oeuvres poétiques.
- Tristan l'HERMITTE- Poésies galantes et Héroïques
- François HOTMAN- Le tygre- satyre sur les gestes memorables des guisards.
- Madeleine JURGENS- Ronsard et ses amis- Archives Nationales.
- Paul LAUMONIER- La vie de Pierre de Ronsard - Edition critique avec introduction et commentaire - Librairie Hachette et Ronsard, Poète lyrique
- Charles LENIENT- La satire en France ou la Littérature militante au XVIe siècle
- Olivier de MAGNY- Les Souspirs et Oeuvres
- Pierre de MARBŒUF- Recueil des vers de Pierre de Marboeuf
- Clément MAROT- Le temple de Cupido - Oeuvres complètes
- Nicolas RAPIN- Les plaisirs du gentilhomme champêtre
- Pierre de RONSARD- Oeuvres complètes et plus précisément: Le proces, Sixiesme livre de poèmes, Septiesme livre de poèmes, Les nues ou "Nouvelles de Pierre de Ronsard vandosmois";, Au seigneur de Villeroy; Le voyage de Tours ou "Les amoureux", Responce aux injures et calomnies de je ne sçay quels Predicans, & Ministres de Geneve, Derniers vers;
- Maurice SCEVE- Saulsaye - Eglogue de la vie solitaire
- Emmanuel VIOLLET-LE-DUC- L'histoire de la satire en France

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