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Le jardin, c'est la plus petite parcelle du monde et puis c'est la totalité du monde.

Histoire du labyrinthe de jardin

Origine

Nous ignorons par quel chemin le labyrinthe fut introduit dans les jardins en Occident. Il prend naissance en France, à Ardres au XIIe siècle où le comte Arnold de Guines fait construire dans ses jardins, un Dedalus, une maison labyrinthique en bois par un menuisier Louis de Bourbourg. ?
W.H. Matthews écrit qu'il fut introduit aux Pays-Bas au XIIIe siècle.

Le Moyen-Age

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Plan reconstitué des jardins d'Hesdin
Avant d'être une des principales figures des jardins de la Renaissance, nous savons par des écrits que les labyrinthes existaient au Moyen-Age, dans les jardins du roi René d'Anjou qui ordonna à Beaugé l'aménagement d'entrelacs pour embellir les jardins du château, de Charles V à Paris, à l'hôtel Saint-Paul, "Maison dévolue aux distractions merveilleuses", selon les dires du roi, et dans ceux d'Hesdin.
Ce dernier fut probablement crée en 1331: deux ans après la mort de Mahaut..., le labyrinthe fut créé sur les restes du jardin du "Menage" en 1331. et Jehan d'Orifontaine rapporte que Le labyrinthe fut totalement reconstruit en 1331 pour faire toute "noeve" la "maison de Dedalus" et le pavillon qui est dedans.
Certains auteurs affirment que ce n'était qu'un pavillon. Un autre fait faussement assigné au parc était un labyrinthe nommé "la maison de Dédalus" appartenant à un manoir appelé simplement "li manoir" ou "li manage" c'est à dire la maison que la fille de Robert d'Artois, Mahaut construisit à l'ouest de la tour, au delà de la Canche. En 1311, pour créer ces nouveaux jardins, Mahaut fit venir un jardinier originaire de l'Ile-de-France nommé Guillaume Rosce.... Ce dernier fut probablement le créateur de la "maison de Dedalus", qui était un petit pavillon au milieu du parc et avait été refait et replanté au XVe siècle.
La "maison Dédalus" était composée de vignes, taillées très régulièrement. En 1395, on remplaça celles-ci par des "thilloel blanc", vraisemblablement des troènes.

En 1372, un autre labyrinthe est créé à Rouvres. Il en existait un autre au jardin des Tournelles, également appelé "Maison de Dédalus", propriété du duc de Bedford qu'il fit arracher en 1431 pour y planter des ormes. En 1477, le roi René d'Anjou fait refaire le sien du jardin de Baugé.

La Renaissance

Moralisé dès l’Antiquité et christianisé au Moyen Age, le labyrinthe retrouve à la Renaissance un esprit païen avec le renouveau du labyrinthe d’amour, logiquement associé au jardin, à la verdure, à la nature domptée par la volonté.
Marie-Luce Demonet- L'aléatoire et les fausses pistes du labyrinthe.
Le labyrinthe à la Renaissance

Les deux premiers châteaux Renaissance construit en France, ceux de Gaillon et de Bury, comporteront dans ses jardins deux labyrinthes tracés par Androuet du Cerceau.

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Les nombreuses illustrations de cette époque attestent combien le thème du labyrinthe était intimement lié au jardin Renaissance. Aussi, tant en Italie qu'en Allemagne, en Angleterre et en Espagne, des labyrinthes furent créés dans tout jardin royal ou seigneurial. Ceux-ci furent d'abord de simples tracés conformes au labyrinthe pour devenir complexes et figurer de véritables dédales.

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L'aristocratie française n'échappera pas à cette mode et Jacques Androuet du Cerceau créera, parmi d'autres, deux labyrinthes, l'un carré, l'autre circulaire dans les jardins du château de Montargis et un dédale dans les jardins du château de Charleval pour le roi Charles IX en 1560.photo

Dans les deux volumes des plus excellents bastiments de France d'Androuet du Cerceau, deux labyrinthes sont visibles dans les jardins du château de Buryphoto
Les jardins du château de Bury.
et un dans le jardin des Tuileries.

 

Dans les jardins à la française

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ici la grue et le renard
Le Renard chez la Gruë alla pareillement,
Un vase étroit, " long fut mis fur nape blanche,
De la langue le bec se vengea pleinement.
Est-il pas naturel de prendre la revanche ?
Au cours des années suivantes, le labyrinthe des jardins se transformera en parcours lié à un sujet de réflexion, morale ou de bienséance; ainsi dans les jardins du château de Versailles, fut construit un labyrinthe parsemé de quarante fontaines illustrant des fables d'Esope toujours assorties de sentences à méditer.
photoCe type de monuments n'était pas du goût de C.C.L. Hirschfeld qui écrivait en 1781: Il ne faut pas grande réflexion pour ordonner un jardin, séjour du plaisir, en sorte que sans blesser le bon goût, il offre dans quelques endroits l'école de la sagesse; & des monuments de vertu sont bien plus décents & bien plus propres à cet effet que l'idée puérile exécutée à Versailles, où l'on voit des jets d'eau représenter les fables d'Esope, dont on s'est vu forcé d'appliquer encore le sens par des inscriptions placées dans le voisinage. ?
Si ce type de dédale offrit quelques égarements aux visiteurs, il a déjà perdu toute signification: s'il produit une hésitation au promeneur, un sujet de réflexion et de méditation sur la morale, on y rencontre aucun mystère lié à la vie et la mort; bien au contraire, il était destiné à favoriser les rencontres mais personne n'en sortait initié.
Et C. Perrault lui-même, en fait un lieu de divertissement: Entre tous les Bocages du petit Parc de Versailles, celuy qu'on nomme le labyrinte, est sur tout recommandable par la nouveauté du dessein, & par le nombre & la diversité de ses Fontaines. Il est nommé Labyrinte, parce qu'il s'y trouve unr infinité de petites allées tellemnt mélées les unes aux autres, qu'il est presque impossible de ne s'y pas égarer: mais aussi afin que ceux qui s'y perdent, puissent se perdre agréablement, il n'y a point de détour qui ne présente plusieurs Fontaines en mesme temps à la veüe, en sorte qu'à chaque pas on est surpris par quelque nouvel objet. lire le document dans sa totalité
Puis de la cause morale courtoise il devint le théâtre de jeux galants et fut détruit, dit-on, à cause de leurs abus tout comme le labyrinthe du jardin des Plantes de Paris dont la réputation n'était plus à faire en ce domaine.
Rappelons que Felix Platter lors d'un voyage dans le midi de la France, à la fin du XVIe siècle, nous apprenait qu'en le labyrinthe des jardins du château d'Alès: A chacun des angles du grand carré labyrinthique se dresse un pavillon d'été: quatre maisonnettes au total [...] Il arrive souvent qu'on s'égare dans ces maisonnettes estivales, dès lors qu'on se trompe de porte quand on veut d'en sortir; la chose est spécialement fréquente lorsqu'on veut passer un moment à batifoler avec une fille; et c'est bien ce qui s'est produit avec le fils du connétable. Du reste, ce garçon, d'après ce qu'on prétend, y a finalement perdu la santé, à force de faire des frasques avec les Juives en Avignon. et Félix et Thomas Platter nous dévoilent qu'eux mêmes, Au coeur du labyrinthe, dans le pavillon de plaisance, sous le toit de la vigne vierge, nous avons cassé la croûte avec ces demoiselles. Félix évoquera ensuite sa "maîtresse" qu'il reverra "après le dîner vespéral" sans plus de précisions.
Rappelons également que vers 1650, Henri Sauval notait que le labyrinthe créé dans le jardin des Tuileries s'était signalé longtemps par les prouesses des amants.photo
Voir également "Le labyrinthe dans la littérature anglaise"

A la même époque, en 1679, le petit neveu de Le Nôtre, Claude Desgots participe aux travaux des jardins du château de Chantilly dans lesquel est tracé un labyrinthe photophoto
Plan et intérieur du labyrinthe de Chantilly.
.

Le Jardin des Plantes médicinales créé par Guy de La Brosse en janvier 1626 par un Édit de Louis XIII deviendra "le jardin du roi" puis sous la révolution le jardin des Plantes.photo Un labyrinthe était créé sur une butte due à l'accumulation, au XIVe siècle, de détritus et de gravats calcaires provenant des faubourgs de la capitale. On peut penser que ce labyrinthe était fait de vignes puisque plus tard, Colbert fit arracher des vignes à cet endroit. Les causes citées plus haut sont probablement celles de cet arrachage.

Dans les jardins de Louis XV.

Dans les jardins du château de Choisy dont Louis XV était devenu propriétaire pour se rendre à la chasse et organiser des soupers, est créé un labyrinthe. Ces jardins remplacèrent ceux de Le Nôtre diligentés par la première occupante des lieux, Mademoiselle de Montpensier.
Il sera ensuite offert à Madame de Pompadour par le roi.
Dans le parc de Versailles, Louis XV lui fera don d'une parcelle où elle construira son "ermitage" dont les jardins contenaient un projet de labyrintheplan
Projet de labyrinthe dans
les jardins de l'ermitage
de Mme de Pompadour.
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Autre don de Louis XV, un terrain sur lequel elle fera bâtir le château de Bellevue à Meudon qui comportera dans ses jardins une figure labyrinthiqueplan parmi des massifs à la française, concus par Jean-Charles Garnier d'Isle.

Suite et fin des labyrinthes de jardins

Le labyrinthe occupera encore une place dans les ouvrages livresques du siècle suivant mais disparaîtront dans les jardins, remplacés par le pittoresque et le sublime puis l'éclectisme.
En 1770, disparaîtra le labyrinthe de Chantilly.
Malgré une série de restauration sous Louis XIV et Louis XV, tombé en désuétude et d'un entretien difficile et coûteux, Louis XVI, en 1775, fera détruire le labyrinthe qui sera remplacé par le bosquet de la Reine. D'autre part, il ordonnera le démeublement du château de Choisy qui sera ensuite abandonné et vendu comme bien national sous la Révolution.
Le jardin des Tuileries seront redessiné par Le Nôtre mais c'est son petit-fils qui lui donnera l'aspect qu'il a aujourd'hui.
photoLe château de Gaillon deviendra un centre pénitencier, le château de Montargis, une filature puis au XIXe siècle une carrière de pierre, de même que le château de Bury.
Le labyrinthe ressurgit au XIXe et XXe siècles sous des formes plus libres dans des jardins à l'étranger. Cependant, quelquefois, c'est le jardin entier qui prend l'aspect d'un labyrinthe, comme on peut le voir dans ce projet de jardin de la fin de XVIIIe siècle.
En France, hors des jardins, il est devenu une attraction dans des espaces soient éphémères, soient voués à des buts lucratifs, dans des champs de maïs ou de tournesols, tous dépourvus de significations symboliques.

On en retrouvera dans certaines reconstitutions de jardins de châteaux tels que celui de Cormatin et du jardin des Oules

Son symbolisme

photophotoDans le jardin, le labyrinthe est dédié à la recherche de l'amour; il peut être constitué de couloirs concentriques dont la signification est l'évocation de la difficulté et l'ambiguité des rapports amoureux créés par la présence du dieu Pan et de sa suite: faunes et satyres. Quelquefois, le centre est occupé par une statue de Vénus ou d'un Eros joufflu tenant son arc à la main, un pavillon avec un mai, un obélisque, figures érotiques symbolisant l'arbre de vie et le couple originel de l'Eden. La perte du Paradis et sa recherche pouvait être également symbolisé par les nombreux détours empruntés pour y revenir. Mais dans l'univers du labyrinthe où la poursuite amoureuse se mue en un impossible contact, c'est toucher à l'incompréhension, l'impossible dialogue qui amènera à la séparation. Ce parcours, qui au début est un amusement, se transforme alors en inquiétude générée par l'impression carcérale du végétal.
Si la crainte de Pan s'en mêle, c'est alors la panique!
Le labyrinthe peut aussi devenir le refuge de l'amoureux transi, la cachette d'une tristesse infinie de l'amant éconduit. Le jeu a fait place à la mélancolie et à la douleur, son innocence à la tragi-comédie.
Au début du songe, Poliphile, à la recherche de Polia, se retrouve en forêt, prisonnier dans un lieu qui, pareil au labyrinthe, engendre des angoisses que l'on trouve dans bien des contes qui déposent dans l'inconscience de très anciens résidus de ces temps où la sauvagerie animale et humaine se cachait avant de bondir. ?
Ainsi même dans le contexte de la recherche de l'amour, angoisses et peurs sont présentes tant qu'une "traversée du labyrinthe" ne soit pas accomplie pour les évincer.

Ainsi, dans Il Canzoniere, Pétrarque entre dans ce labyrinthe amoureux et erre dans ses entrelacs créés par l'amour non partagé entre espoir et douleur. Dans ce sonnet il revoit son parcours dans les lascis dédaliens sans savoir comment s'en sortir. lire

Thomas Watson dans "The Hekatompathia or, Passionate centurie of love" après avoir goûté au fruit amer des flutuations et de l'infortune saura sortir du labyrinthe. lire

La rencontre entre Tyché et Daimon donnant naissance à l'Amour est pour beaucoup d'individus un piège qui se referme; Goethe écrira: Il croit saisir quelque chose au vol et il est pris, il croit avoir gagné et il a déjà perdu. Là encore la Tyché mène son jeu à elle; elle attire l'égaré dans de nouveaux labyrinthes.

Le labyrinthe de jardin en littérature

Quelques propos au sujet de la littérature à la Renaissance.

Je ne veux omettre les Périphrases, figure qui donne telle fois plus de grâce au Poème, que ne ferait la chose nommée par son nom: Quelle est la circonlocution du Labyrinthe au sixième, Hic labor ille domus et inextricabilis error: Elle se doit proprement usurper, que le mot est dur, et qu'il ne peut bonnement entrer au carme: comme au passage allégué.
Jacques Peletier - Art poétique cité in "Le labyrinthe à la Renaissance"

Ce processus labyrinthique, au sein duquel tout parait décousu, ne relève pas de simple de la simple description mais d'une authentique mise en scène du mythe.[...] L'écriture renaissante cultive la lacune, le leurre, le dérapage, et cependant elle propose une continuité de perpesctive à ceux qui poursuivent leur chemin sans se décourager.
[...] Mais encore faut-il comprendre que "de fait, avec ces détours, ces croisements, ses carrefours, son absence de points de repère, c'est bien la figure d'un labyrinthe que dessine l'exégèse allégorique"
?
Sophie Chiari- L'image du labyrinthe à la Renaissance

Francesco Colonna: Le Songe de Poliphile

La forêt comme labyrinthe

gravureL'auteur se retrouve dans une forêt grande et obscure si terrifiante qu'il prend peur, trébuchant parmi les troncs et estocs des arbres qui là étaient à fleur de terre.
J'allais aucune fois avant, puis tout court tournais en arrière, ores en un côté, tantôt en l'autre, les mains et le visage déchirés de ronces, chardons et épines. Et [ce] qui me faisait pis que tout, c'était qu'à chacun pas, j'étais retenu de ma robe qui s'accrochait aux buissons et halliers. Le travail que j'en eus fut si grand et tant excessif, qu'en moi n'y eut plus de conseil et ne sus bonnement que faire, sinon me plaindre à haute voix. Mais tout cela était en vain car je n'étais entendu de personne, excepté de la belle Echo, qui me répondait du creux de la forêt, ce qui me fit réclamer le secours de la piteuse Ariane et désirer le filet qu'elle bailla au déloyal Thésée pour le guider parmi le labyrinthe.

Poliphile rencontrera, dans un carré d'une voûte formée de feuillage, la scène mythologique du labyrinthe de Cnossos.

En l'autre carré était taillée Pasiphaé la désordonnée, close en la vache contrefaite, et le taureau monté dessus. Puis le grand monstre Minotaure, enfermé au labyrinthe, et l'ingénieux Dédale qui s'enfuyait de la prison et volait en l'air par le moyen des ailes qu'il avait composées, à lui et à son fils Icare; lequel, pour ne vouloir croire le conseil de son père, trébucha et fut noyé en la mer à laquelle, en mourant, laissa son nom.

Le labyrinthe aquatique

Amour et philosophie

gravureNous découvrons avec l'auteur, dans le palais de la reine où les jardins sont de verre, un labyrinthe aquatique dont le parcours étroit ne permet aucun retour et jalonné de sept tours; celle du centre abrite un dragon invisible, mais grandement cruel et hideux pouvant dévorer le voyageur en n'importe quel lieu du parcours dès que ce dernier s'est engagé. Au début, la navigation est facile jusqu'à la deuxième tourelle puis l'eau devient un peu contraire jusqu'à la troisième; de celle-ci à la quatrième, le courant est encore plus fort mais à la cinquième, lorsqu'il y sera parvenu, le voyageur gravure
Le labyrinthe aquatique.
sera comblé par la félicité. Au sortir de cette tourelle, l'eau, à cause de la pente, prend de la vitesse vers le centre; passé la sixième, le bateau navigue dans l'obscurité et il est précité dans un abime où le voyageur est jugé selon son mérite. Poliphile n'entrera pas dans ce labyrinthe car il est la métaphore de celui qui ne choisit pas sa vie et se laisse porter par les évènements et l'inconscience dans lesquelles vit l'homme léger et désinvolte.
Autre interprétation de ce conte: le voyageur n'ayant pas combattu le minotaure, ici représenté par le monstre, est dévoré par ce dernier.
Avec l'aide de Raison et de Volonté, Poliphile quittera ce Jardin de verre et ses illusions pour poursuivre sa quête de Polia jusqu'à son embarquement pour l'île de Cythère au centre de laquelle se trouve une statue de Vénus qui arrosera les amants de ses eaux.
Arrivé à la fin de sa quête, Poliphile percevra son nouveau moi:

"Incontinent que je fus touché de cette liqueur salée, mon esprit s'éveilla et me rendit en ma commune connaissance; dont toutes les parties intérieures qui étaient arses et brûlées, furent réduites en leur premier état, si qu'il me sembla retourner en moi-même, renouvelé et réformé en plus dignes conditions et qualités qu'auparavant, ou bien ressusciter de mort à vie [...] Les nymphes auxquelles j'étais recommandé, me dépouillèrent ma pauvre robe usée et m'en vêtirent une neuve toute blanche, beaucoup meilleure et plus belle que la mienne accoutumée."

Les écrits de la Renaissance nous montrent que le labyrinthe était un élément primordial du jardin de cette époque.

François Rabelais: Gargantua et Pantagruel

gravureSi Rabelais est très prolixe pour nous décrire les bâtiments de l'abbaye de Thélème, la description des jardins est absente mais nous apprend q'il comporte un labyrinthe:
Jouxte la rivière la rivière était le beau jardin de plaisance; au milieu d'icelui, le beau labyrinthe. Entre les deux autres tours étaient les jeux de paume et de grosse balle.

Guillaume de Saluste du Bartas: La seconde semaine

Rappelons les vers de ce poète qui décrit l'Eden: relire les figures labyrinthiques

Charles Etienne: l'Agriculture et Maison rustique

Dans l'ouvrage d'agriculture, son auteur donne ses conseils:
"Les herbes odorantes et fleurs à bouquet seront disposées par planches et carreaux de semblable grandeur et largeur que celles du jardin potager; d'aucunes par siège et labyrinthes que l'on nomme vulgairement Daedalus, faits par contentement et la récréation de la vue; d'autres par compartiments faits de carreaux entrelacés ou rompus, avec bordures ou sans bordures.".
Pour l'auteur, le labyrinthe est devenu uniquement un parterre créé pour l'esthétisme.

André Mollet: Le jardin de plaisir

gravuregravureDédié à la reine de Suède Christine, André Mollet propose deux labyrinthes végétaux pour lesquels il écrit: "Nous finirons nos desseins par les Dedalles, ou Labyrinthes, dont les pallissades doivent estre plantées à double rang, afin de les rendre plus fortes, & espaisses, en telle manière que l'on ne puisse passer au travers." et après avoir donné leurs dimensions, il ajoute: "Celuy-ci est du tout hors de Symmetrie, neant-moins il fera un très bel effect sur terre;& il est a noter que le plus d'espace qu'on leur pourra donner est le meilleur. C'est pourquoy il est expedient de choisir quelque lieu hors du jardin, pour la construction d'iceux, ou l'on puisse avoir de l'estendue comme de 60 ou 80 toises en quarré."

En Angleterre: Rosemonde

gravureAu douzième siècle, selon la légende, Rosemonde Clifford, maîtresse du roi Henri II, fut enfermée, dit-on, à Woodstock dans un "Dédalus" de verdure afin de la protéger de la jalousie d'Aléonor d'Aquitaine, épouse du roi.
Poursuivant cette légende, Aliénor d'Aquitaine l'aurait assassinée après lui avoir donner le choix entre le poison et le couteau.
Durant la Renaissance anglaise, elles donnèrent lieu à nombre d'écrits qui au fil du temps, se transformèrent soit en contes moraux, soit en tragédies.
Ainsi en 1387, John Trevisa traduisant l'oeuvre de Ranulph Higden, auteur du Polychronicon, écrira: [Le roi] avait emprisonné sa femme , la reine Aliénor. Lui qui jusque là, l'avait trompée en secret, vécut désormais ouvertement dans l'adultère, et sans nulle vergogne il abusa la jeune Rosemonde. Pour cette belle jeune fille, le roi fit construire à Woodstock une demeure merveilleuse, agencée merveilleusement comme l'oeuvre de Dédale, afin que la reine ne puisse trouver et prendre Rosemonde.
Du premier des Plantagenêts à la dynastie des Tudors de la Renaissance, cette version évoluera et dans ses Chroniques d'Angleterre, Écosse et Irlande publiées en 1577, Raphaël Holinshed affirmera: Car, ne se satisfaisant pas de sa femme, il avait plusieurs concubines, mais il se plaisait surtout beaucoup en compagnie d'une plaisante demoiselle, qu'il appelait La Rose du Monde (les gens ordinaires la nommaient Rosemonde) pour sa beauté sans pareil, pour sa personne irréprochable et pour son esprit agréable [...]. Il fit construire pour elle une maison à Woodstock, dans le comté d'Oxford, semblable à un labyrinthe contenant tant de tours et de détours, comme un noeud dans un dédale de verdure, afin qu'aucune créature ne puisse la trouver ou venir à elle sans avoir été mandaté par le roi, ou sans être dans le secret de cette affaire. Mais on raconte que la reine finit par découvrir son existence grâce à un fil de soie, que le roi avait laissé traîner derrière lui en sortant de la chambre de Rosemonde, et elle traita cette dernière de façon si dure et si cruelle qu'elle ne survécut pas longtemps.

Thomas Deloney, auteur de la "ballade de Fair Rosamond" fera du labyrinthe une extraordinaire construction:

Ainsi le Roi, pour la défendre
Contre la reine en furie,
A Woodstock construisit une charmille,
Telle qu'on n'en avait jamais vue.

Cette charmille était bâtie de manière fort étrange
En pierre et avec de gros madriers,
Cent cinquante portes
Ouvraient sur cette charmille.
Et elle était si habilement faite,
Avec des méandres tout autour,
Que personne, sans pelote de fil,
Ne pouvait y entrer ni en sortir.
tableau
La reine Aliénor et la belle Rosemonde
par Evelyn de Morgan.

Samuel Daniel reprendra cette légende dans une romance en vers intitulée "La Complainte de Rosamonde" où cette dernière se plaint d'être poussée au péché par son roi Henri II; elle meurt empoisonnée par la reine.

Richard Carew dans son "A Herrings Tayle" y fera allusion:
Et le premier et plus grand des Plantagenêts bâtit le même
Pour y abriter sa rose du monde, mais rose impure,
Funeste épine à retirer, funeste sillon à semer,

A la fin du siècle, en 1598, Paul Hentzner qui se rendit au château royal de Woodstock, relatait quelques années plus tard: Non loin de ce palais, on peut voir, près d'une source d'eau claire, les ruines de l'habitation de Rosemonde Clifford, dont l'exquise beauté captiva si entièrement le coeur du roi Henri II, qu'il ne pensa plus qu'à elle: on dit qu'elle a été empoisonnée par la Reine.

La figure du labyrinthe apparait de manière charnelle dans l'oreille du poète de John Cleveland:
Et je fonds de plaisir à ce que j'entends
Comme si une autre Rosemonde était
Là dans le Labyrinthe de mon Oreille.

Donizetti s'inspirera de cette histoire pour écrire son opéra Rosmonda d'Inghilterra (1834).

Le labyrinthe dans les emblèmes

Guillaume de La Perrière: Le théatre des bons engins

Dans les emblèmes de Guillaume de la Perrière, le jardinier a remplacé le Minotaure, ce qui lui enlève tout son sens mythique et met en lumière le travail du jardinier:
En volupté facilement on entre,
Mais on en sort a grand difficulté.
gravure Par trop vouloir obeyr à son ventre,
L’on en est pire en toute faculté.
Ce beau propos avons pour resulté,
Du Labyrinthe, auquel facilement
L’on peult entrer: mais si parfondement
On est dedans, l’issue est difficile.
En vain plaisir aussi semblablement,
L’on entre tost: mais sortir n’est facile.

Thomas Combe se servira de cette oeuvre pour écrire A Theater of Fine Divices où dans l'emblème XXXV, cette devise s'attache à favoriser l'alliance de l'imagegravure et du texte; en effet le personnage au centre du labyrinthe indiquant la sortie au lecteur, l'invite à ne pas suivre la voie dédalienne des plaisirs où il risque de s'égarer et de ne plus pouvoir en sortir... à moins qu'Ariane ne le tire d'affaires!

Gilles Corrozet: L'Hécatongraphie

Le labyrinthe fait de son inventeur un prisonnier pris à son propre piège,gravure et de son histoire, une morale destinée au présomptueux.
Fol Icarus que t’est il advenu?
Tu as tresmal le conseil retenu
De Dedalus ton pere qui t’apprint
L’art de voler, lequel il entreprint
Pour eschapper de Minos la prison
Ou vous estiez enfermez, pour raison
Qu’il avoit faict & basty une vache
D’ung boys leger ou Pasiphe se cache.
Ce Dedalus nature surmonta
A toy & luy des aelles adjousta
[...]

André Alciat: Emblematum liber

Quant à Alciat, il fait de cette légende, la nécessité de ne pas divulguer le secret de toute délibération.
Qu'il ne faut révéler les secrets des grans.
gravure Les guerres des Romains c’estoit un ordinaire,
Pour devise, porter Minotaure en banniere:
Monstre caché dedans un fort obscur manoir,
Moitié-beuf, moitié-homme, en labyrinthe noir.
Cecy en sens couvert donne assez à cognoistre
Que le conseil des grans, mesme en guerre, doit estre
Tenu bien fort secret, & en rien decelé:
“Car tel est bien puni pour l’avoir revelé.

Le chanoine Jean Lefèvre traduisit cet emblème par Tenir encloz secret et Barthélemy Aneau le fit sous le titre Les secretz conseilz ne sont a reveler.

Dans la première édition de l'Emblematum liber d'André Alciat, l'illustration présentait un Minotaure inversé puisqu'il avait un torse et une tête d'homme et l'arrière d'un taureau. Cette erreur se propagea à travers toutes les éditions et traductions ultérieures jusqu'à devenir, en 1584, un centauregravure!

Claude Paradin: Devises héroïques

Ecclésiastique, Claude Paradin, ne pouvait évoquer le labyrinthe que comportant un seul chemin pour arriver au royaume de Dieu, malgré une devise empruntée à Virgile "Fata viam invenient".
gravure Par la Devise du Labyrinthe que porte le Signeur
de Boisdauphin, à present Arcevesque d’Ambrun, se
pourroit (possible) entendre, que pour rencontrer la voye
& chemin de vie eternelle, la grace de Dieu nous
adresse: nous mettant entre les mains le filet de ses saints
commandemens. A ce que le tenans & suivans tousjours,
nous venions à nous tirer hors des dangereus forvoye-
mens des formidables destroits mondeins.

Edward Russell prendra cette devise comme emblème. Un peintre anonyme fera son portrait avec un labyrinthe en arrière plan. Mais celui-ci n'illustrait plus le silence requis par le sratège mais les qualités nécessaires, droiture et rigueur morale, pour parcourir le dédale et atteindre le centre, lieu d'accès au royaume de Dieu.
En 1591, parait la traduction de l'ouvrage de Claude Paradin par William Kearney, sous le titre The Heroicall Devises of Claudius Paradin dont la devise devient en anglais "Fortune shall shew the waygravure".

Francis Quarles: emblems

Francis Quarles protestant puritain, se servira de la Bible et des gravures de Boëtius à Bolswert, pour écrire son Emblems, divine and moral: together with hieroglyphics of the life of man où évolue son personnage allégorique, le pélerin Anima, aidé par le bâton de la foi s'engageant sur les chemins labyrinthiques de la Jérusalem céleste. Cette dernière est figurée par une tour à l'allure d'un phare au sommet duquel un angegravure le guide dans son cheminement par un fil, comme la lumière guide le navire au loin sur l'océan.
Ici le danger n'est pas uniquement de se perdre mais surtout de tomber car le pélerin doit parcourir le labyrinthe, non pas par des allées comprises entre deux haies mais en marchant sur des murs étroits qui les ont remplacées. Aussi l'on voit deux d'entre euxgravure ayant chuté, implorant Dieu, tandis que deux autresgravure, sortis du labyrinthe, l'un escalade la dernière paroi qui mène au sommet alors que le second, sur le sentier, tombe lui aussi.
La confiance de l'homme en Dieu est représentée par un aveugle guidé par son chiengravure qui, malgré les dangers, marche d'un pas assuré sans crainte d'aucune mésaventure ou menace.

La maxime accompagnant cet emblème était une citation de la Bible: "Oh, si seulement mes chemins étaient dirigés de façon à préserver tes lois." que l'auteur complète par deux strophes sur les huit que compte le poème:
gravure Le monde est un labyrinthe, dont les vagues tortueuses
Sont toutes faites de frictions, et de méandres fallacieux;
Pas de repos ici; il est pressé de revenir celui qui
Divague; et celui qui s'en va sans guide, erre:
Son chemin est sombre; sa voie, non foulée, inégale;
Si âpre est le parcours sur terre; si âpre est le chemin du Ciel.

Ce labyrinthe tourbillonnant est encerclé
De toutes parts, de torrents de feu sulfureux,
De torrents coulant, allant et venant,
Mais apparemment plaisants pour le simple spectateur
Et dans lesquels, si ses pieds l'y emmènent
Il chute sans pouvoir se rattraper, et se noie dans l'infini.

Dans cet univers hostile où l'homme peut succomber à ses faiblesses seule la lumière divine peut nous sauver du labyrinthe dans lequel vivent les hommes; ce pourrait être la conclusion de Francis Quarles!
Sophie Chiari précise an parlant de cet auteur: "Seule la lumière divine fournit une échappatoire aux méandres du quotidien, cela à l'issue d'une vie chaste. [...] Muni d''un fil renvoyant aux préceptes de la foi, l'homme doit s'en remettre à l'amour Divin pour ne pas succomber à ses propres faiblesses."
Quarles épousera Ursula Woodgate en 1618 dont il aura dix-huit enfants. Vous avez dit "chaste!"

Ainsi le thème du labyrinthe donna diverses possibilités d'interprétation. Mais il faut attendre les temps modernes pour en connaitre la dernière et véritable signification que l'on peut appréhender comme une synthèse cohérente des précédentes traductions. Cependant il en contient une ultime réalité que seul son voyageur connait, un des ultimes paradoxes qui est celui de la révélation de sa véritable identité et de sa liberté enfermées aussitôt dans un inviolable secret.

Le labyrinthe de jardin en peinture

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les amants sont enlacés, se poursuivent

et se retrouvent autour d'une table.
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Suite

Sources

- Sophie CHIARI- L'image du labyrinthe à la Renaissancephoto - Détours et arabesques au temps de Shakespeare - Honoré Champion
- Francesco COLONNA- Le songe de Poliphilephoto - Imprimerie nationale
- Edith de la HERONNIERE- Le labyrinthe de jardinphoto - ou l'art de l'égarement - Klincksieck
- Thomas HILL- The art of gardeningphoto
- Lucia IMPELLUSO- Jardins, potagers et labyrinthesphoto - Hazan
- Emanuela KRETZULESCO-QUARANTA- Les jardins du songephoto - "Poliphile" et la Mystique de la Renaissance - Les belles lettres
- André MOLLET- Le jardin de plaisirphoto - Ed. du Moniteur
- Paolo SANTARCANGELI- Le livre des labyrinthesphoto - Histoire d'un mythe et d'un symbole - Gallimard
- Jeff SAWARD- Labyrinthesphoto - Flammarion
Sur le Web
- Théorie de l'art des jardins de Christian Cay Lorenz HIRSCHFELD
- Emblèmes de Barthélemy Aneau, Gilles Corrozet, Pierre Coustau, Guillaume La Perrière, et Joannès Sambucus
- Devises héroïques de Claude Paradin et The Heroicall Devises of Claudius Paradin
- A Theater of Fine Devices de Thomas Combes
- Emblems de Francis Quarles
- A Herrings Tayle de Richard Carew
- Sonnets de Pétrarque
Photo de
- Festival des jardins de Chaumont-sur-Loire

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